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Saint-Malo Guide

Saint-Malo, cité corsaire : l'histoire de la course et de ses capitaines

Mis à jour le 30 juillet 2026

Façade en granit de la maison dite de Robert Surcouf
La maison dite de Surcouf : le granit sévère des demeures d'armateurs — une maison privée, à regarder depuis la rue. Photo Selmoval (CC BY-SA 4.0), via Wikimedia Commons

Le surnom de « cité corsaire » n’a rien d’un slogan de dépliant : Saint-Malo l’a gagné en mer, prises à l’appui, pendant près de deux siècles — du règne de Louis XIV à la chute de l’Empire. La ville a armé des navires pour la guerre de course, y a gagné une fortune considérable, et cette fortune a laissé des traces partout : remparts, forts, hôtels d’armateurs, malouinières, que recense la page patrimoine. Celle-ci raconte l’histoire qui se tient derrière les murs : ce qu’était exactement un corsaire, qui furent Duguay-Trouin et Surcouf, et comment l’argent de la course a façonné la ville et sa campagne.

Corsaire n’est pas pirate : la lettre de course

La confusion agace les Malouins depuis trois siècles, autant la dissiper d’entrée. Un pirate attaque pour son propre compte, hors de toute loi, en tout temps et sous tout pavillon ; capturé, il finit au bout d’une corde. Un corsaire est un capitaine privé qui fait la guerre avec la permission écrite du roi : la lettre de course — on dit aussi commission —, délivrée par l’Amirauté, l’autorise à courir sus aux navires marchands des puissances ennemies, en temps de guerre seulement.

Le cadre est étonnamment procédurier. La prise n’est pas pillée en mer : elle est ramenée au port avec son équipage, et un tribunal de l’Amirauté juge sa validité — bon pavillon, bonne guerre, papiers en règle. Vendue aux enchères, elle est ensuite partagée selon des règles fixées d’avance : une part pour le roi et l’Amirauté, une part — la plus grosse — pour l’armateur qui a financé le navire, le reste réparti dans l’équipage jusqu’au dernier mousse. Et le corsaire capturé est en principe traité en prisonnier de guerre, pas en criminel. La course est une industrie réglementée, avec ses investisseurs, ses risques et ses dividendes — et Saint-Malo, port riche en capitaux et en marins aguerris, s’y est engagée mieux que quiconque.

Un mot du voisin, pour compléter le tableau : Jacques Cartier, parti de ce même port vers le Canada en 1534, n’était pas corsaire mais explorateur, mandaté par François Ier. Sa demeure de Limoëlou, à Rothéneuf, se visite toujours — la vocation maritime malouine précède largement la course.

1693 : la « machine infernale » explose devant les remparts

La course a un coût : elle attire les représailles. En novembre 1693, une escadre anglo-hollandaise se présente devant Saint-Malo avec un projet radical — faire sauter la ville. Les Anglais poussent vers les murailles un navire bourré de poudre, de bombes et de mitraille, resté dans l’histoire comme la « machine infernale ». L’engin touche une roche avant d’atteindre son but et explose prématurément : la déflagration s’entend à des lieues, souffle des toitures et des vitres, mais épargne les remparts — la tradition locale veut que la seule victime ait été un chat. Une seconde attaque, en 1695, ne fera pas mieux.

Ces alertes précipitent un chantier déjà engagé : verrouiller la rade. Sur les plans de Vauban, l’ingénieur malouin Siméon Garangeau bâtit une ceinture de forts qui croisent leurs feux devant la ville : le Fort National sur son rocher face au Sillon, le Petit Bé voisin du Grand Bé, la Conchée posée au large sur un écueil battu. Le dispositif ne sera jamais forcé : Saint-Malo n’a pas été prise par la mer.

Duguay-Trouin : de la course malouine aux honneurs du roi

René Duguay-Trouin (1673–1736) est l’enfant du système. Fils d’un armateur malouin, embarqué adolescent sur les navires de la famille, il commande son premier corsaire avant ses vingt ans et aligne les prises avec une régularité qui finit par frapper Versailles : le voilà officier de la marine royale, puis anobli.

Son chef-d’œuvre reste l’expédition de 1711 contre Rio de Janeiro. Montée comme une affaire — financée pour l’essentiel par des armateurs privés, malouins en tête, avec l’aval du roi —, elle force la baie, prend la ville et ne la rend que contre rançon. Duguay-Trouin rentre en héros et poursuit une carrière d’officier général qui le mène au sommet de la hiérarchie : lieutenant général des armées navales. Il meurt à Paris en 1736 ; sa statue, elle, est revenue veiller sur les remparts de sa ville.

La « République des armateurs » : quand la course devient pierre

Derrière chaque corsaire, un financier. Une campagne de course se monte comme une société : l’armateur achète et équipe le navire, recrute le capitaine, vend des parts de l’expédition à d’autres notables — et attend le retour, qui peut tout perdre ou tout multiplier. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ces familles d’armateurs — les Magon en tête — tiennent la ville au point qu’on a pu parler d’une « République des armateurs » : la même caisse finance la course, le commerce vers Cadix et les mers du Sud, la Compagnie des Indes.

Cet argent se voit encore. Intra-Muros, l’hôtel Magon — la « demeure de corsaire », l’une des rares grandes maisons d’armateurs à avoir survécu aux destructions de 1944 — se visite des caves voûtées au poste de guet des toits. Et dans la campagne du Clos-Poulet, la fortune de la course s’est posée au vert : les malouinières, ces maisons de granit sévère aux boiseries et faïences rapportées des escales, sont l’investissement immobilier des profits corsaires.

Surcouf : le dernier éclat, dans l’océan Indien

Un siècle après Duguay-Trouin, la course malouine jette son dernier feu — éclatant. Robert Surcouf (1773–1827) court sus au commerce anglais dans l’océan Indien, depuis l’île de France — l’actuelle Maurice —, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Son fait d’armes le plus fameux date de 1800 : à bord de la Confiance, il aborde et enlève le Kent, gros navire de la Compagnie anglaise des Indes pourtant mieux armé et bien plus chargé en hommes. L’exploit fait le tour des gazettes et fonde la légende.

La suite est moins romanesque et tout aussi malouine : rentré au pays, Surcouf devient l’un des armateurs les plus riches de la place, arme pour la course puis pour le commerce, et finit notable à Saint-Servan. Sa statue sur les remparts le montre désignant l’Angleterre du bras tendu — le sculpteur n’a guère forcé le trait.

Ce qu’il en reste : statues, façades et marée basse

L’héritage corsaire ne tient pas dans un seul monument : il est dispersé dans la ville, et c’est un excellent fil rouge pour la parcourir. Sur les remparts, les statues de Duguay-Trouin et de Surcouf ponctuent le chemin de ronde, face à la rade qu’ils ont défendue. Intra-Muros, la demeure de corsaire raconte la maison de commerce de l’intérieur. À Saint-Servan, la maison dite de Surcouf se repère à sa belle façade de granit — c’est une demeure privée, qui se regarde depuis la rue —, à quelques pas de la tour Solidor qui garde l’estuaire de la Rance.

La rade défendue, enfin, se découvre au rythme de la mer : à marée basse en saison, le Fort National se rejoint à pied depuis la plage de l’Éventail, le Petit Bé se laisse approcher aux grandes marées basses, la Conchée se contemple du chemin de ronde. Vérifiez les horaires officiels du SHOM avant toute traversée — le flot referme les passages en moins d’une heure. Pour prolonger la visite, les malouinières du Clos-Poulet attendent à un quart d’heure de route, et la carte situe tous ces lieux.

Écrit et tenu à jour par un Malouin passionné de sa côte. La petite histoire de ce guide

Les remparts de Saint-Malo face à la mer
Les remparts, d'où les statues de Duguay-Trouin et de Surcouf regardent toujours le large. Photo Moonik (CC BY-SA 3.0), via Wikimedia Commons
Le fort du Petit Bé et le Grand Bé dans la rade de Saint-Malo
Le Petit Bé, l'un des forts qui verrouillaient la rade au temps de la course. Photo W. Bulach (CC BY-SA 4.0), via Wikimedia Commons
Quelle est la différence entre un corsaire et un pirate ?

Le corsaire agit dans un cadre légal : une lettre de course délivrée par l'Amirauté l'autorise à attaquer les navires marchands ennemis, en temps de guerre seulement. La prise est ramenée au port, jugée, vendue, et son produit partagé entre le roi, l'armateur et l'équipage. Le pirate attaque pour son propre compte, hors de toute loi — capturé, il est pendu, quand le corsaire est en principe traité en prisonnier de guerre.

Qui était Robert Surcouf ?

Le dernier grand corsaire malouin (1773–1827). Il a mené la course contre le commerce anglais dans l'océan Indien pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire — avec, en 1800, la prise du Kent, gros navire de la Compagnie anglaise des Indes enlevé à l'abordage. Rentré au pays, il est devenu l'un des armateurs les plus riches de la place. Sa statue se dresse sur les remparts ; sa maison de Saint-Servan, privée, se regarde depuis la rue.

Qui était Duguay-Trouin ?

René Duguay-Trouin (1673–1736), fils d'armateur malouin, fut le corsaire le plus titré du règne de Louis XIV : commandant avant ses vingt ans, anobli, il mena en 1711 l'expédition qui prit Rio de Janeiro et ne rendit la ville que contre rançon. Passé dans la marine royale, il finit lieutenant général des armées navales. Sa statue veille aujourd'hui sur les remparts de Saint-Malo.

Qu'est-ce qu'une malouinière ?

La maison de campagne des armateurs malouins, bâtie aux XVIIe et XVIIIe siècles dans l'arrière-pays du Clos-Poulet et le long de la Rance avec l'argent de la course et du commerce au long cours. Granit sévère, hautes cheminées, jardins clos — et des intérieurs raffinés. Quelques-unes se visitent, surtout l'été : la Chipaudière et le Bos notamment.

Où voir l'héritage corsaire à Saint-Malo aujourd'hui ?

Sur les remparts d'abord, où les statues de Duguay-Trouin et de Surcouf font face à la rade ; Intra-Muros, à la demeure de corsaire (hôtel Magon), rare maison d'armateur ayant survécu à 1944 ; dans la rade, où le Fort National se visite à marée basse en saison ; et dans la campagne du Clos-Poulet, où les malouinières racontent la fortune des armateurs. La maison dite de Surcouf, à Saint-Servan, est une demeure privée qui se regarde depuis la rue.